Les questions que tout le monde se pose à propos des pirates et corsaires
Donald Trump veut-il créer des corsaires numériques ?
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Le 12 août 2026, Donald Trump a signé un mémorandum présidentiel créant un programme permettant à des entreprises privées américaines sélectionnées par l'État de participer à des opérations cyber offensives contre des organisations criminelles étrangères. Ces sociétés pourront, sous la direction et le contrôle du gouvernement fédéral, infiltrer des systèmes informatiques mais également les perturber, les dégrader, voire les détruire. Plus étonnant encore : l'administration pourra imposer à chaque entreprise participante une caution d'au moins un million de dollars, susceptible d'être perdue si elle ne respecte pas les règles de sa mission. Un dispositif qui semble presque sorti d'un registre d'amirauté vieux de trois siècles ! Le mémorandum de Trump ne prononce pourtant jamais les mots « lettre de marque » et ne transforme donc pas juridiquement ces entreprises en corsaires. Mais un autre texte va beaucoup, beaucoup plus loin. Le 15 juillet 2026, le sénateur républicain Mike Lee a présenté au Congrès le très explicite Cyber Letters of Marque and Reprisal Act : littéralement, une loi sur les « lettres de marque et de représailles cyber ». Le projet permettrait au président des États-Unis de délivrer une commission officielle à des personnes ou entreprises privées afin qu'elles mènent des opérations contre des cybermenaces étrangères désignées. Mike Lee emploie lui-même une expression extraordinaire lorsqu'on connaît l'histoire maritime : « digital privateers », autrement dit des corsaires numériques. Il résume même son projet comme la possibilité pour des opérateurs privés d'attaquer les ennemis des États-Unis, de saisir leurs actifs et de partager une partie des gains avec l'État fédéral. Le texte prévoit notamment : Le texte précise même que son système de rémunération est directement inspiré de la course historique en haute mer. Là, la comparaison avec les corsaires n'est donc plus inventée par les journalistes : elle est inscrite dans le projet de loi lui-même.
Trois siècles plus tôt, le principe était remarquablement proche. Contrairement aux pirates, qui agissaient pour leur propre compte et hors de toute autorité, les corsaires étaient des particuliers autorisés par leur souverain à attaquer les ennemis de l'État. Une lettre de marque distinguait précisément le corsaire du pirate : elle définissait son autorité, ses ennemis et les règles qu'il devait respecter. Le corsaire pouvait s'emparer d'un navire ennemi et de sa cargaison, mais la prise n'était pas censée devenir automatiquement son butin. Elle devait être soumise aux autorités compétentes avant que sa valeur puisse être répartie. Et même la caution financière prévue aujourd'hui dans les projets américains possède un étonnant ancêtre historique : dans la guerre de course, l'armateur devait offrir des garanties à l'État et pouvait être tenu responsable des abus commis lors de ses opérations. Autrement dit : Hier : un navire privé + une lettre du roi + des cibles autorisées + une caution + des prises. Aujourd'hui : une entreprise privée + une autorisation gouvernementale + des cybercibles définies + une caution +, dans le projet de Mike Lee, des actifs saisis. Le parallèle est spectaculaire. Sous Louis XIV, la guerre de course devint une arme redoutable contre le commerce des puissances ennemies. L'un de ses plus célèbres représentants fut Jean Bart (1650-1702). Parti de Dunkerque, il devint l'un des corsaires les plus redoutés de son temps avant d'intégrer la Marine royale. Le Musée national de la Marine lui attribue la capture de plus de 200 navires pour le roi de France. Jean Bart ne disposait évidemment pas d'une liberté absolue pour attaquer qui bon lui semblait : sa légitimité venait précisément de l'autorisation de l'État. C'est ce qui rend le rapprochement avec les « corsaires numériques » particulièrement intéressant : le pouvoir public utilise les moyens, l'audace et les compétences d'acteurs privés pour frapper des adversaires qu'il a lui-même désignés. Pour retrouver les grands noms de cette époque, voir également la liste des corsaires durant l'âge d'or. L'exemple de René Duguay-Trouin (1673-1736) est encore plus spectaculaire. Ce célèbre corsaire de Saint-Malo participa aux guerres de Louis XIV et s'attaqua notamment aux puissances maritimes ennemies de la France. En 1711, il mena l'une des opérations corsaires les plus extraordinaires de l'époque : l'expédition contre Rio de Janeiro, alors possession portugaise. Il partit à la tête d'une flotte de 17 navires et environ 5 000 hommes, força l'entrée de la baie, s'empara de la ville et obtint un immense butin ainsi qu'une rançon. Duguay-Trouin illustre parfaitement ce que pouvait apporter un corsaire à un État : une force privée ou semi-privée extrêmement audacieuse, capable de frapper très loin et de porter un coup économique considérable à l'adversaire. Le cyberespace remplace aujourd'hui l'Atlantique, les réseaux informatiques remplacent les routes commerciales, et les cryptomonnaies peuvent remplacer l'or des cargaisons... mais le principe imaginé par Mike Lee est étrangement familier. Il existe une raison juridique assez extraordinaire pour laquelle cette vieille pratique peut réapparaître aux États-Unis : les lettres de marque figurent toujours dans la Constitution américaine. L'article I, section 8 donne au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre, mais également celui d'accorder des « Letters of Marque and Reprisal » et d'établir les règles concernant les captures sur terre et sur mer. Cette disposition remonte à une époque où les jeunes États-Unis utilisaient eux-mêmes des navires privés pour compléter une marine encore limitée. Mike Lee ne tente donc pas de créer de toutes pièces un concept juridique futuriste : il veut adapter à Internet l'une des plus anciennes armes prévues par la Constitution américaine. Pas encore. La distinction est importante. Le programme signé par Donald Trump le 12 août concerne des entreprises américaines sélectionnées et contrôlées par l'administration. Chaque opération doit recevoir une autorisation écrite et les sociétés doivent rester sous la supervision du gouvernement fédéral. Le mémorandum vise des organisations criminelles transnationales étrangères, et non une autorisation générale permettant à des entreprises d'attaquer librement les États ennemis des États-Unis. Ces entreprises ressemblent donc davantage, juridiquement, à des prestataires agissant pour l'État qu'aux corsaires indépendants de Jean Bart ou Duguay-Trouin. En revanche, si le Cyber Letters of Marque and Reprisal Act de Mike Lee était adopté, la comparaison deviendrait infiniment plus forte : le texte créerait réellement une commission appelée lettre de marque, donnée à des acteurs privés, avec des cibles désignées, une caution, des opérations offensives et la possibilité de récupérer des actifs. Le Financial Times ne s'y est d'ailleurs pas trompé : au lendemain du mémorandum de Trump, le journal a présenté cette politique comme une poussée américaine vers le « cyber privateering », la guerre de course numérique. Il n'a pas encore ressuscité juridiquement les corsaires, mais il vient incontestablement d'ouvrir une porte qui semblait fermée depuis plus d'un siècle. Le mémorandum du 12 août 2026 confie désormais à des entreprises privées une capacité offensive informatique exercée sous contrôle gouvernemental. Et parallèlement, des élus américains veulent aller encore plus loin en ressortant des profondeurs de l'histoire les véritables lettres de marque. Le plus extraordinaire est peut-être là : trois siècles après Jean Bart et Duguay-Trouin, l'idée qu'un État puisse confier à des acteurs privés le droit de frapper ses adversaires revient au cœur de l'actualité internationale. Les frégates ont disparu, les sabres et les canons aussi. Mais le corsaire pourrait bien avoir trouvé un nouvel océan : Internet. Donald Trump n'a pas encore créé juridiquement des corsaires numériques, mais son programme du 12 août 2026 et le projet américain de véritables « cyber lettres de marque » font renaître de manière spectaculaire certains principes de la guerre de course de Jean Bart et Duguay-Trouin, transposés des océans au cyberespace.
Pas encore au sens juridique strict, mais la ressemblance avec les corsaires d'autrefois est saisissante !
Une lettre de marque... sans en porter le nom

Des corsaires de Louis XIV aux hackers de Trump
Jean Bart : le corsaire au service du Roi-Soleil
Duguay-Trouin : quand un corsaire attaque Rio
Une idée vieille de plus de deux siècles aux États-Unis

Mais les hackers de Trump sont-ils vraiment des corsaires ?

Trump ressuscite-t-il les corsaires ?
En une phrase !
@ Sources :
*1 : White House — Expanding Capabilities to Combat Transnational Cyber-Enabled Crime, 12 août 2026.
*2 : Sénateur Mike Lee — Cyber Letters of Marque and Reprisal Act, 15 juillet 2026.
*3 : National Archives — Constitution des États-Unis, article I, section 8.
*4 : Musée national de la Marine — Jean Bart.
*5 : Bibliothèque nationale de France — Corsaires du Roi : Poussières d'empire et ruée vers l'or, Duguay-Trouin et Rio de Janeiro.
*6 : Presses universitaires de Rennes — travaux historiques sur la guerre de course et sa législation.
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